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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 10:23

S'aimer jusqu'à la fin des temps... C'est possible mais avec certaines exigences et en oubliant quelques idées reçues. L'éclairage d'Olivia Gazalé, philosophe et auteure de "Je t'aime à la philo."

 

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 Philosophe chevronnée, vous publiez, à 48 ans, votre premier essai sur le thème « Qu'est-ce que l'amour ? ». Pourquoi cette question maintenant ?

Ce livre est né d'une volonté de comprendre mon propre parcours amoureux. Mère de famille en pleine séparation quand je l'ai commencé, j'étais alors convaincue que l'amour n'était qu'une illusion, un piège, et je voulais écrire sur l'inévitable échec amoureux. De grands philosophes l'avaient fait avant moi, bien sûr, mais il s'agissait à chaque fois de théories établies par des hommes pour les hommes. Mon désir a donc été celui-ci : penser la difficulté d'aimer pour l'homme comme pour la femme, déconstruire les concepts d'amour et de sexualité pour les envisager hors de tous les conformismes, des préjugés et de la morale.

 

Votre livre suit votre cheminement personnel. Du coup, on se laisse d'abord convaincre que l'amour est sans issue, puis il y a un changement de cap...

Il est vrai que ma première intention était d'intituler ce livre "L'amour n'existe pas". Après avoir été fascinée dans ma jeunesse par Platon, pour qui l'amour tend nécessairement à l'absolu, j'étais par la suite devenue une adepte du pessimisme amoureux radical de Sartre. La vie conjugale m'avait totalement dégrisée. Mes beaux rêves s'étaient fracassés contre le réel. Je n'y croyais plus... jusqu'à ce que l'amour fasse à nouveau irruption dans ma vie. Le bonheur serein et stable que je vivais enfin m'a alors poussée à essayer de comprendre non plus pourquoi l'amour ne marchait pas mais, au contraire, à quelles conditions il pouvait durer et rendre heureux. D'où une réorientation de mon propos, avec une double exigence : plus question de tomber dans la naïveté dont j'avais jadis été la proie, mais refus, aussi, de verser dans le cynisme sous prétexte que j'avais déjà eu l'occasion de déchanter.

 

Passant en revue les difficultés de la relation d'amour, vous dites notamment de la rencontre qu'elle est à la fois bouffée d'air et asphyxie. Pourquoi ?

La rencontre amoureuse est un choc émotionnel parfois très violent. Même si, individuellement, nous réagissons de manière différente devant l'amour, nous avons tous fait cette expérience paradoxale : s'éprendre, ça fait du bien et ça fait mal. C'est à la fois une fenêtre ouverte sur un paysage nouveau et radieux et un coup de poignard qui introduit en nous une horrible torture : le doute et la peur de la perte. « Pense-t-il à moi ? Pourquoi ne répond-t-il pas à mon SMS ? »... Comme l'écrivait Stendhal, tout amoureux ne peut vivre qu'obsessionnellement enchaîné à cette question du manque et de la peur.

 

Vous évoquez l'épreuve du quotidien. Au départ, vous pensiez que le réel tuait fatalement la magie de l'autre...

Je l'ai cru pendant longtemps. « Comment rester amoureux d'une femme qui se démaquille tous les soirs ou amoureuse d'un homme qui passe des heures aux toilettes ? », pensais-je. Comme si, dès qu'il s'incarnait dans la vie concrète, avec ses pesanteurs, ses soucis domestiques et son devoir de pragmatisme, l'autre était condamné à perdre sa magie. Mais le plus étonnant pour moi, c'était le fait que, sitôt qu'ils savent leur amour partagé, les amants aspirent à formaliser leur relation, à vivre ensemble, à être un couple établi, un ménage, alors même que l'on sait bien que l'amour ne se maintient dans le merveilleux que s'il rencontre des obstacles qui le rendent impossible, qui l'empêchent de s'incarner dans le réel.

 

Aujourd'hui, vous êtes réconciliée avec l'idée de la vie conjugale ?

Disons qu'il y a un paradoxe difficile à dépasser. Sartre le soulignait bien lorsqu'il affirmait que l'amoureux est en proie à deux désirs contraires : il veut à la fois la liberté de l'autre et son aliénation. Il demande le serment et s'en irrite une fois qu'il l'a obtenu. D'où cette question fondamentale : comment faire pour que l'être aimé m'appartienne sans m'appartenir ? Sartre répond que c'est un dilemme impossible et que l'amour est, par essence, irréalisable. Si j'ai cru, moi aussi, à la fatalité du désamour, je n'en suis plus si sûre aujourd'hui. À 48 ans, mon expérience personnelle m'a appris qu'aimer est d'abord et avant tout un long apprentissage qui exige de la volonté, de la persévérance et de la générosité.

 

Selon vous, l'une des raisons de l'échec amoureux tient au fait que l'on confonde souvent amour et désir érotique. Qu'est-ce à dire ?

Les plus belles histoires sont celles qui combinent amour et érotisme. Mais il arrive que le désir érotique insatiable des débuts donne l'illusion de l'amour, alors qu'il ne s'agit que de passion physique. Cette méprise explique le désenchantement plus ou moins rapide auquel sont soumis les couples quand la flambée érotique des débuts retombe. Or, savoir distinguer les deux permettrait à mon sens d'éviter bien des déceptions.

 

Mais comment savoir, que faire pour ne pas se leurrer ?

C'est délicat. À mon avis, seule la manière dont on traverse ensemble ­ ou pas ­ les épreuves de la vie peut nous le dire. À ce titre, la façon dont on accueille les difficultés rencontrées par l'autre est un bon critère d'évaluation. Comment réagissons nous à ses échecs et à ses peines ? Comment le regardons-nous une fois la période de passion passée ? Les réponses à ces questions renseignent assez bien sur la nature de la relation.

 

Et comment savoir si l'on aime pour de vrai ?

Aimer, c'est évidemment inscrire le désir érotique au coeur du désir amoureux, sans pour autant le saturer. Dire « Je t'aime » à quelqu'un, c'est aussi lui signifier : « Je te désire érotiquement, je désire que demeure en moi ce désir et qu'il demeure en toi, mais je nourris également une infinité d'autres désirs à ton égard : désir de t'aider, de t'écouter, de t'admirer, de me réveiller à tes côtés, de voyager, de te faire la lecture, de t'entendre rire, d'aimer ce que tu n'aimes pas en toi, de te soigner s'il le faut... »

 

Pour autant, est-ce une garantie de durée ?

Si la rencontre amoureuse est déjà énigmatique, la longévité amoureuse l'est encore davantage. Pourquoi certains couples parviennent-ils à institutionnaliser leur relation sans la dénaturer ? Comment traversent-ils les ans, côte à côte, soudés et solidaires ? Pour répondre, je me suis tournée vers les témoignages de quelques couples ayant eu le privilège de vivre un grand amour partagé, harmonieux et durable, apportant plus de joie que de souffrance, plus d'émerveillement que de déception, plus d'enthousiasme que d'ennui. Et un premier constat s'est imposé : pour eux, l'amour n'était pas un « état », mais un « agir », un « devenir » capable d'évoluer, de se réinventer au fur à et à mesure des joies et des épreuves. L'amour ne dure que s'il s'ouvre sur une temporalité nouvelle ­ le présent perpétuel ­ et s'il définit un espace nouveau, celui du couple. Il ne suffit pas d'aimer l'autre, il faut aimer le couple que l'on forme avec lui. C'est lorsque ces conditions sont réunies que se déploie la réalité effective de l'amour, qui est la promesse éternellement reconduite d'une présence en actes.

 

Promettre l'amour éternel n'est donc pas, pour vous, une illusion ou une hypocrisie ?

Non, ce n'est ni naïf ni mensonger. C'est, au contraire, l'acte le plus authentiquement humain et responsable qui soit. Mais attention, promettre est une chose, et s'engager une autre.

 

C'est-à-dire ? Quelle est la différence ?

Ces deux mots n'ont pas le même sens. Lorsque je m'engage à effectuer une action, je me situe dans un espace social où il est envisageable que des circonstances m'empêchent de réaliser cette action. À ce titre, on ne tient ses engagements qu'à condition que rien ne s'y oppose si, et seulement si, on est en mesure de le faire. À partir de là, on peut donc dire qu'il est parfaitement déraisonnable de s'engager à être toujours amoureux de la même personne et à ne jamais tomber amoureux d'une autre puisqu'on a toutes les raisons de croire que la vie en décidera autrement.

 

Et qu'est-ce que la promesse ?

La promesse est inconditionnelle. Promettre, c'est exclure par avance toute défaillance à la parole donnée, quelles que soient les circonstances. Contrairement à l'engagement, la promesse est donc un acte qui consiste à donner sa parole et à la tenir. D'où le fait qu'il soit, à mon sens, tout à fait responsable de promettre d'aimer toujours.

 

Mais que signifie-t-on, alors, lorsqu'on promet à quelqu'un de l'aimer pour toujours ?

Comme le disait Nietzsche, « on promet des actes, non des sentiments », car ces derniers sont évidemment involontaires. Comme il l'explique dans Humain, trop humain, « la promesse de toujours aimer quelqu'un signifie donc : aussi longtemps que je t'aimerai, je te le témoignerai par des actes d'amour et, si je ne t'aime plus, tu n'en continueras pas moins à être de ma part l'objet des mêmes actes, quoique pour d'autres motifs ».

 

Pouvez-vous citer un exemple concret ?

Dans les dernières années de la vie de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir n'était certainement plus amoureuse de ce vieillard impotent condamné à manger en salissant ses cols. Pour autant, elle ne l'a jamais lâché, elle l'a aimé jusqu'au bout, en agissant pour son bien, dans l'absolue fidélité à la promesse qu'elle lui avait faite. Je peux aussi vous parler de ce couple où la femme, paralysée par une sclérose en plaques, a accepté, par amour pour son mari, qu'il vive une histoire avec une autre, tandis que lui, par amour pour elle, a pris soin d'elle jusqu'à sa mort.

 

Faire don de sa parole, c'est donc faire don de sa personne dans le temps ?

C'est envisager l'amour en pensant moins à ce que l'on va recevoir qu'à ce que l'on va donner. La générosité est donc un ressort majeur de l'amour durable. Aider un autre que soi à vivre, se réjouir de sa joie et partager sa peine, tel est le coeur de cette fidélité en actes, la seule que l'on puisse promettre.

 

Si la générosité semble de mise, vous avez aussi noté d'autres facteurs de réussite...

Il faut aussi de la réciprocité. C'est-à-dire qu'il y ait rencontre de deux générosités qui désarment leur amour-propre pour trouver chacune son bonheur dans la joie de l'autre, qui s'épaulent dans la bienveillance réciproque. Le facteur chance est donc aussi très important car il est rare que les attentes et désirs de deux amants coïncident parfaitement. Et puis il y a la tendresse, la complicité et le sens de l'humour. Bref, il faut de la maturité.

 

On aime donc mieux après 40 ans qu'avant ?

On aime vraiment lorsque l'on est prêt à ne plus tout ramener à soi. Lorsque notre compagnon rentre tendu d'une journée de boulot, nous avons spontanément tendance à nous sentir blessées. On voudrait qu'il soit disponible, attentif, et on sort les griffes. Être généreusement attentif à l'autre c'est, au contraire, tenter de comprendre ce qu'il ressent, l'aider à s'apaiser plutôt qu'à le provoquer. C'est penser à lui avant de penser à soi.

 

Au bout de ce chemin, êtes-vous une femme qui aime ?

Oui, et qui croit à l'amour. Même si, comme pour Stendhal, « l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt l la seule », pour parvenir à aimer sans me brûler, j'ai dû apprendre et mûrir.

 

 

 

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Published by lutinages - dans articles de presse
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